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Source: Intense Art Magazine (IAM) – Par Virginie Ehonian

Freddy Tsimba est un artiste plasticien congolais dont l’œuvre s’inscrit dans une dynamique de paix et de réconciliation. Entre métaphores, hommages à la vie et à la femme, l’artiste répond aux questions d’IAM Magazine.

IAM : Pouvez-vous nous décrire votre parcours d’apprentissage ? Votre parcours artistique ?
Freddy Tsimba : Dès mon plus jeune âge, à partir de 9 ans, j’étais déjà très bricoleur. Etant issu d’une famille nombreuse, j’ai très vite appris à me débrouiller tout seul. Je construisais alors des petites voitures en fils de fer pour mes amis, ce qui m’a valu de gagner une certaine notoriété d’ « artiste » dans le quartier. J’observais longtemps les voitures, sur les bords de routes, et en passant du temps dans les garages. Je vendais alors mes créations à un moindre coût mais cela me permettait de participer à mon échelle aux dépenses du foyer familial. Ces activités faisaient partie de mon jardin secret. C’est à l’âge de 13 ans que j’ai eu le déclic de vouloir devenir artiste, sans avoir une réelle définition de ce métier. Une mes sœurs s’est mariée avec un professeur des Beaux-Arts, qui m’a vu dessiner et fortement encourager à m’engager sur cette voie. J’ai alors intégré les Beaux-Arts, où j’ai assimilé l’ensemble des codes académiques.

IAM : Quels artistes africains vous ont donné l’envie de devenir vous-même artistes et ont influencé votre volonté?
FT : Enfant, je suivais quotidiennement une émission télévisée intitulée « Culture et Art » qui a éveillé ma curiosité pour le domaine des arts plastiques. Ce programme qui présentait la société congolaise sous un angle autre que l’angle politique ou musical, a considérablement marqué mon esprit par son générique et les sujets abordés. En République Démocratique du Congo, j’avais un accès direct à l’œuvre de Chéri Samba dont je visitais l’atelier de Ngiri Ngiri étant enfant. J’étais émerveillé par sa personnalité et ses nouveaux dessins. Le travail de l’artiste congolais Beya Tshidi m’a beaucoup inspiré. J’admire et honore également l’artiste sénégalais Ousmane Sow. Cependant, le travail d’artistes comme Paul Rebeyrollle – dont le travail reste assez méconnu, selon moi – Zadkine, Michel-Ange dont j’ai étudié l’œuvre durant mes études ou encore Henri Moore, ont influencé mon ambition de devenir moi-même artiste. Ils étaient artistes : pourquoi pas moi ?

IAM : Selon vous, que signifie « être artiste » aujourd’hui ? Pouvez-vous nous décrire votre processus de création ?
FT : L’artiste est un observateur qui vit les moments difficiles et agréables de la société, et il les restitue à travers son travail de création. L’artiste ne vit pas hors de la société, il vit en symbiose avec elle.

Être artiste signifie pour moi, ne pas passer à côté des choses : tout m’intéresse en tant que plasticien et j’ai également mon mot à dire par rapport à tout ce qui se passe autour de moi, comme la politique et la vie en société. Mes créations sont un peu ce que je rends à la société, et elles s’inscrivent dans l’histoire comme des témoins du temps. J’observe que les maux qui sévissent dans mon pays (NDLR : La République Démocratique du Congo) sévissent dans d’autres pays et sur d’autres continents. Je décide alors de les dénoncer en me rendant sur les lieux de conflits militaires pour récupérer des morceaux de vies, de peur, de souvenirs, de pleurs et d’angoisses. Cependant, mon travail est toujours lié à la vie. Par exemple, les machettes soudées deviennent des maisons, les douilles de cartouches vides récupérées sur des lieux de conflits, deviennent des corps de femmes, d’hommes et d’enfants. J’établis des pistes de questionnements par rapport à la vie auxquelles je n’ai pas de réponses : mon travail est une investigation réflexive.

Être artiste, c’est aussi une manière d’embellir la vie, d’embellir ma vie.

IAM : Vous travaillez à partir de symboles incarnant la violence (douilles, machettes..), comment parvenez-vous à trouver un équilibre entre ces éléments et l’élaboration de vos sculptures qui sont elles, empreintes de lyrisme et s’érigent tel un message de paix?
FT : Le fait de récupérer ces éléments qui ont causé de la tristesse et de la désolation est une manière de restituer la vie. En soudant ensemble près de 50 à 300 douilles vides pour créer des corps humains, je restitue 300 vies en un corps. Ces personnes qui ont disparu durant le génocide rwandais ou encore durant les conflits qui sévissent dans la région du Kivu, ne deviennent que des souvenirs et appartiennent au passé. Les séquelles laissées par ces drames marquent la mémoire collective au même titre que celles laissées par les deux grandes guerres mondiales. Mon travail contribue à un effort de mémoire et à une volonté d’éradiquer le fléau qu’est la guerre.

IAM : Dans votre travail de sculpteur vous êtes amené à représenter des corps féminins. Quelle place occupe l’idée de la féminité dans votre démarche artistique et quelle vision en avez-vous?
FT : Ma grand-mère et ma mère ont joué un rôle prépondérant dans mon éducation et ma vie de jeune homme, ainsi qu’au sein même de ma famille. Je leur rends hommage en sculptant des femmes et je rends également hommage à toutes les femmes pour leurs beautés, leurs qualités de résistance face à un quotidien parfois difficile et leur mental de battante, dans une société où elles cherchent à affirmer encore leur statut. Mon œuvre est une ode à la féminité.

En ce qui concerne les femmes enceintes que je sculpte, elles sont une métaphore pour signifier que la vie recommence à travers cet enfant qui va naître et produire de nouveaux souvenirs. La femme est au centre de la vie et de l’univers. Elle incarne la vie puisqu’elle la donne. Malgré les guerres et les violences, la vie continue. Ces sculptures de femmes qui vont donner la vie me permettent de remettre la vie à sa place.

IAM : On peut observer un réel engouement pour le domaine de l’art sur le continent africain. Quel regard portez-vous sur la création artistique contemporaine en Afrique ?
FT : La création artistique en Afrique est plurielle, riche, et diversifiée : elle explose aujourd’hui tel un volcan qui a été longtemps étouffé de l’extérieur. Sur l’ensemble du continent, du Maghreb à l’Afrique du Sud en passant par la Centrafrique, les artistes participent à cette explosion artistique contemporaine. Le continent a de nombreux messages à délivrer, et il est normal que l’art que la création plastique, les arts visuels, la poésie, le cinéma, l’écriture servent de moyens d’expression à ces revendications. Aujourd’hui, la voix des plasticiens est entendue. Nous n’avons pas d’autres choix que le chemin de la création et que de rendre hommage à la vie. Les autorités politiques africaines le comprendront en créant des infrastructures et des musées tôt ou tard.

IAM : Quels sont vos différents projets pour 2015 ?
FT : J’ai un premier projet de réunir stylistes, plasticiens, et tout «bricoleurs», et tout intéressés ayant la fibre artistique autour d’une exposition dans l’espace urbain à Kinshasa. Dans un second temps, je travaille sur un projet d’exposition personnelle à l’étranger, c’est à dire hors des frontières de la RDC. Je privilégie l’idée d’exposer 25 ans de travail dans un lieu « éclaté », c’est à dire hors les murs d’une institution.

Mes œuvres restent néanmoins accessibles principalement à Kinshasa, dans mon atelier, à la Fondation Blachère d’Apt (France). À Bruxelles, plus précisément dans la commune d’Ixelles, mon œuvre « Au-delà de l’espoir »  est exposée au niveau de la Chaussée de Wavre, rue Longue-vie. Réalisée à partir de douilles de cartouches vides, ramassées à Kisangani, il s’agit d’un hommage à la paix : elle représente une femme qui tient son enfant dans les bras. Je suis honoré qu’une de mes œuvres soit exposée en Europe, car ce n’est pas encore le cas dans mon pays.

IAM : I AM ?
FT
: I am a bird