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Source: Continents manuscrits – Par Thérèse De Raedt

Né en 1967 d’une très jeune maman et d’un père polygame, Freddy Tsimba passe sa toute petite enfance chez ses grands-parents près des chutes Inga. Il parle kikongo, ses parents étant kongo du Manyanga. Il grandit à Kinshasa dans le quartier Matongé où il habite toujours. En 1989 il obtient son diplôme en arts plastiques, section sculpture monumentale de l’Académie des Beaux-Arts de Kinshasa. Ensuite il passe six ans chez les maîtres fondeurs car, selon lui, ils sont les détenteurs « de la continuité culturelle ». Dès le début des années 1990, il se libère des conventions académiques acquises à l’Académie des Beaux-Arts et crée des sculptures en bronze filiformes, inspirées de lianes. Elles sont contorsionnées et entrelacées pour montrer la souffrance sociale mais aussi pour faire ressortir l’union entre les hommes.

Fig. 1 : « Lutte pour la survie » 2001

Fig. 1 : "Lutte pour la survie" 2001

Depuis 1998 il récupère des matériaux en rue (tels des cuillères, fourchettes, capsules de bière, clés etc.) et sur les champs de bataille (balles, douilles, cartouches, restes d’obus). Il les fond et/ou les rassemble en leur donnant une forme humaine, généralement féminine. (Les femmes qu’il réalise sont souvent enceintes.) Ainsi transforme-t-il des « déchets », des choses dont on s’est servi et puis qu’on a jetées, en œuvres d’art au symbolisme puissant, et recycle-t-il des objets inertes en leur donnant un pouvoir humanisant. En 2001 son œuvre Victime malgré elle, qui représente une femme assise dont la tête est formée par une cuillère pour symboliser la famine, reçoit la médaille d’argent à la quatrième édition des Jeux de la Francophonie qui avaient eu lieu à Ottawa.4 Cette reconnaissance lui confirme qu’à travers son art de refonte, il a une mission dans la vie. Artiste engagé il se veut solidaire avec la souffrance non seulement en RDC mais dans le monde entier. En la dénonçant il veut aussi la transcender en montrant la force et l’énergie qu’offre la vie.

Vers les années 2010 il crée en rue dans son quartier sa première maison machette faite de 999 machettes. Il réalise aussi des œuvres à partir de crânes de singes (récoltés auprès de gens de la région de l’Équateur pour qui les singes constituent une nourriture) pour fustiger la déforestation et la mise en péril de l’environnement. En témoignant ainsi de l’histoire immédiate, il veut contribuer à un effort de mémoire et laisser des traces.

Freddy Tsimba a participé à une trentaine d’expositions dans le monde entier (Afrique du Sud, Algérie, Allemagne, Belgique, Benin, Canada, États-Unis, France, Haïti, Maroc et Sénégal) et a été invité à participer à plusieurs résidences d’artistes comme en 2007 à la Fondation Jean-Paul Blachère. En 2002 il a reçu en RDC la médaille des Arts, des Sciences et des Lettres et en 2007 le prix du Meilleur Artiste Plasticien de la RDC.

Fin septembre 2007 la commune d’Ixelles à Bruxelles inaugure sa sculpture monumentale intitulée Au-delà de l’espoir ou, comme Tsimba aime aussi l’appeler, Après l’espoir : la vie. Conçue avec des douilles, elle représente une femme tenant un enfant, le regard perdu dans le ciel. J’ai rencontré Freddy Tsimba à Bruxelles dans le quartier de Matongé, pas loin de cette œuvre, le 9 août 2014.

ENTRETIEN

Q. Pourriez-vous vous présenter et nous dire comment vous êtes arrivé aux arts plastiques ?

R. Mon nom d’artiste est Freddy Tsimba mais mon long nom est Freddy Bienvenu Tsimba Mavambu. Je suis né à Kinshasa un certain 22 août 1967. C’était l’époque où le pays avait changé de régime avec Mobutu. Donc on peut dire que je suis, ainsi que toute ma génération, un des enfants de ce monsieur-là. On a vécu son pouvoir d’une trentaine d’années mais on a aussi vécu plein de choses car on habitait Matongé. Matongé est le quartier fort, chargé du pays. C’est dans ce quartier qu’en 1969 des étudiants ont été massacrés. Matongé est aussi le lieu où en 1992 des chrétiens ont été tués. C’était aussi à Matongé que les gens se sont rassemblés pour demander l’indépendance du pays. Matongé c’est comme un bastion fort de la résistance. Mais c’est aussi comme un pays. C’est une référence. Il y a des Matongé partout : à Bruxelles, en Ouganda etc. Matongé est notre source.

Je viens d’une famille de 15 enfants. Être 15 faisait beaucoup de bruit ! J’ai hérité, je crois, de l’état de mon père qui, polygame, m’a transmis la notion de partage ; c’est à dire que puisque nous étions 15 enfants nous devions être soudés (et même si nous étions nés de mères différentes). Mon père tenait à l’équilibre de nous tous. Comme j’étais l’aîné de ma maman, j’ai dû apprendre qu’il y avait des différences pour ensuite pouvoir les négocier.

Comme j’aimais beaucoup dessiner on m’a orienté vers ce que je suis maintenant. Maintenant je me décris comme plasticien.

Q. Vouliez-vous être plasticien depuis votre plus jeune âge ?

R. Oui. Depuis toujours. À l’âge de 6 ans, je faisais des voitures avec du fil de fer pour mes amis. Je ne demandais pas grand’ chose – l’équivalent d’un euro ou quelques centimes mais quand j’en faisais 5 ou 6 cela me faisait 3 ou 4 euros peut-être. Tout l’argent que je gagnais je l’employais pour acheter des choses comme des sous-vêtements. Cela fait rire mais cela me permettait d’être un peu à l’aise. Cela m’a beaucoup aidé.

Puisque je n’avais pas de moyens pour acheter des crayons ou d’autre matériel pour dessiner mais que j’avais devant moi les locaux de la parcelle, je dessinais partout. Quand quelqu’un piétinais mes dessins je pleurais car c’était comme si quelqu’un venait de tuer quelque chose.

Q. Vous dessiniez par terre ?

R. C’est ça, sur de l’argile mélangée. Le sol était noir. Moi je trouvais cela magnifique. C’est comme si je faisais des graffitis. Je dessinais des scènes de vie, des scènes d’amour, des scènes de mon quartier. Quand nous allions dehors il y avait de l’animation dans les rues et, sans le savoir, j’ai internalisé ces bruits, ces morceaux de vie, ces bouts de phrases. Je pense que cela fait aussi partie de mon héritage et que cela m’a forgé.

Q. Vous avez été à l’école des Beaux-Arts à Kinshasa. Que s’est-il passé entre temps ?

R. Quand j’ai eu terminé mes six années de primaire, on nous a demandé ce que nous voulions faire. Moi j’avais envie depuis toujours d’aller aux Beaux-Arts mais quand je suis arrivé aux Beaux-Arts tout était plein. Alors j’ai pensé au journalisme car j’aimais bien voir les gens parler à la télé. Cela me fascinait. On pensait que ces gens étaient intelligents pour parler si bien or il y avait des moniteurs mais nous ne le savions pas à l’époque. Je voulais faire comme eux. Mais mon malheur est que j’ai un cheveu sur la langue. Alors, j’ai fait deux années dans une école scientifique mais je ne voulais pas faire des mathématiques, des sciences exactes. Je voulais faire autre chose. Je voulais faire des choses qui me faisaient voyager, faire des choses qui transcendaient le temps et qui laissaient des traces.

Q. En somme vous vouliez créer ?

20R. Oui je voulais créer. Et dieu merci une de mes sœurs était amoureuse d’un homme qui travaillait aux Beaux-Arts. Et un jour il est venu à la maison et il m’a vu dessiner. Il a demandé si c’était moi qui avais fait tout cela. Et les autres ont répondu que depuis que j’étais petit ils ne m’avaient connu qu’en train de dessiner. Alors ce monsieur a demandé qu’on m’appelle. Je lui ai montré ce que j’avais déjà dessiné sur des bouts de papier et sur tout ce que je trouvais. C’était la première fois que quelqu’un voulait voir ce que j’avais fait. Il a dit : « Ah toi tu dessines bien. Tu es à l’école des Beaux-Arts ? » Quand je lui ai dit « non » il m’a dit qu’il était de là et m’a demandé de lui donner quelques dessins. J’ai dessiné deux ou trois fleurs derrière l’un d’eux avec un stylo. J’étais très concentré ! Il m’a dit qu’il ne pouvait rien me promettre mais qu’on verrait. Ainsi est arrivé aux Beaux-Arts un de mes dessins. Sur les 500 jeunes qui voulaient s’inscrire, ils ont pris 50 personnes. Et j’étais parmi ces 50. J’étais aux anges. Je suis entré aux Beaux-Arts en 4ème.

Et là je voyais les élèves dessiner selon les canons. Ils connaissaient les proportions etc. Je me disais « ils sont déjà en avance ». Moi je ne connaissais pas cela mais j’ai fait semblant. J’ai fait comme eux car je ne voulais pas être agressé dans mon amour-propre. Après j’ai aussi compris qu’il ne fallait pas seulement dessiner ce que l’on voyait. J’ai appris qu’il fallait dessiner ce que l’on voyait et comment son corps réagissait par rapport à cela. Au début c’était compliqué et puis un jour j’ai vu mon dessin affiché aux valves. Pour moi c’était la consécration. Je suis allé chez mon père et lui ai dit : « cette fois-ci je crois que j’ai ma voie. »

Q. Y avait-il plusieurs disciplines aux Beaux-Arts ou uniquement le dessin ?

R. C’étaient ce que l’on appelait les humanités artistiques. Elles mènent au bac. Quand tu as ton bac ou chez nous ce qu’on appelle le diplôme d’état, tu peux faire n’importe quoi. Tu peux aller sur le campus ou où tu veux. Moi je voulais continuer aux Beaux-Arts. Mais au départ on m’avait mis dans la section céramique. Pour moi faire de la céramique c’était comme si on me demandait de faire des marmites. Je ne voulais pas cela. J’en faisais des cauchemars. Mon père était tellement de mon côté qu’il est allé voir le directeur et a dit : « Mon fils fait des cauchemars, je crois qu’il faut le changer. » Mon père a obtenu que l’on me change et j’ai fait la sculpture pendant trois ans de supérieur. Mais je crois que j’ai plus appris après l’école des Beaux-Arts que j’ai terminée en 1989.

Q. Parce que vous y aviez appris la sculpture qualifiée de « classique » ?

R. Ce qu’on nous apprenait était toujours lié à l’art occidental. Les gens qui donnaient cours étaient des Occidentaux et ils apportaient des photos de l’art de chez eux. On apprenait le quattrocento italien, l’art grec, l’art roman, l’art gothique … tout. On connaissait les noms de gens tels que Giotto, Botticelli, Michelangelo Buonarroti et on connaissait leurs œuvres. Mais on ne connaissait pas les œuvres de notre pays. On ne connaissait pas l’art de l’Afrique. Il y avait dans notre livre ce que l’on appelait à l’époque « l’art nègre ». Mais cela faisait deux pages ! Maintenant cela a été élargi mais à notre époque « non ». C’est quand même triste.

 

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