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Source: RFI (4 juillet 2014) – Par Habibou Bangré

Des silhouettes tout en douilles ou en capsules, une maison faite de machettes ou de téléphones portables… Le sculpteur congolais Freddy Tsimba expose jusqu’au 5 juillet à Kinshasa. Une façon de dénoncer la guerre – peu importe où elle frappe – tout en véhiculant un message d’espoir.

Une immense sculpture de femme s’élève dans le jardin de l’Institut français de Kinshasa. Enceinte, elle transporte sur son épaule gauche une énorme malle, ignorant les livres métalliques démesurés gisant à ses pieds. Son corps est conçu de fer rouillé, dont on distingue parfois l’origine : boîtes de lait en poudre, bombes insecticides… A quelques mètres, bien plus discrète, une silhouette sans tête et sans bras entièrement constituée de douilles – la marque de fabrique de Freddy Tsimba.

Le sculpteur de 47 ans présente l’exposition «  9-6, Code de la démence » jusqu’au 5 juillet. A Kinshasa, « 9-6 est une expression qui veut dire la folie, la démence. Je récupère des matériaux dans la rue, sur les champs de guerre… C’est comme si j’étais un fou. » Une image qu’il cultive : il simule des troubles mentaux pour récolter des douilles sans être inquiété par les militaires, avec qui il a déjà eu «  pas mal de soucis » dans sa République démocratique du Congo natale, meurtrie à l’Est par vingt ans de guerres chroniques.

Freddy Tsimba a déjà dévoilé ses créations en Chine, en France, au Canada, en Algérie, en Haïti, à Saint-Domingue, au Maroc ou en Belgique, l’ancienne force coloniale. Sa grande frustration est de n’avoir jamais montré son art dans l’Est congolais, faute de moyens logistiques. En revanche, il n’est pas peu fier de son exposition à l’Institut français : elle est la première d’envergure jamais organisée pour lui dans la capitale congolaise depuis qu’il a commencé à partager ses œuvres avec le grand public en 1992.

Direction une hutte en téléphones portables cassés, que des visiteurs ont volés par endroits. Il aura fallu huit mois pour construire cette « maison du coltan », qui tire son nom du minerai précieux entrant dans la composition des mobiles et qui est illégalement exploité par des groupes armés dans l’Est de la RDC. « Tout le monde a un portable. On est tous reliés au coltan. Cette maison, c’est le lien avec le village, où on peut tous se réunir, et le coltan, qui crée des pleurs aussi, on ne peut pas le nier. »

Des cadavres de bouchons ou de balles

Une autre maison. « J’ai utilisé 999 machettes ; 9, c’est le symbole de la vie, c’est neuf mois de grossesse. C’est une maison de paix et d’amour. » Après avoir réalisé une bâtisse presque similaire à Abomey, au Bénin, il pourrait récidiver à Ostende, en Belgique… Son espoir : que la machette redevienne un outil de « survie », plutôt qu’elle soit « détournée par l’Homme pour qu’elle coûte des vies ». Une allusion au génocide des Tutsis en 1994 au Rwanda voisin et aux rébellions et individus qui, en RDC ou ailleurs, tuent à coups de machette.

A l’entrée de la salle d’exposition, une série de « silhouettes effacées », au corps démembré. Leurs contours sont faits de capsules broyées ou de douilles savamment soudées, une habileté que Freddy Tsimba a apprise pendant cinq ans au côté de forgerons congolais. Des cadavres de bouchons ou de balles naissent le buste d’hommes, mais surtout de femmes et de futures mères. « C’est comme une seconde naissance, d’où l’image magnifique d’une femme enceinte. (…) Au-delà de la douille qui tue, il y a la vie qu’il faut préserver. Il y a de l’espoir ! »

Ces « silhouettes effacées » n’ont pas de visage, pour que chacun puisse s’identifier. L’universalité est en partie renforcée par la provenance des douilles, ramassées en RDC mais aussi en Afrique du Sud et en Haïti. Touche récurrente dans les corps : un ou plusieurs trous. A la cuisse, au sein, au ventre – arrondi ou non. « Ce n’est pas lié vraiment au trou que fait la douille, mais à la vie qui passe par là (…) C’est comme si je soignais la mort, de cette façon », explique Freddy Tsimba.

Imposante, une série de sculptures en cuillères se tient les bras levés vers le ciel, une culotte en sac plastique récupéré à mi-cuisses. Il s’agit d’un « cri pour la liberté d’expression » et le « triomphe des peuples », résume l’artiste. Juste à côté, « L’extase », une création où un homme viole une femme. « Qui ne sait pas que des femmes sont violées ? (…) C’est une inquiétude mondiale. Ce n’est pas qu’ici, chez nous. On veut réduire le pays au viol, mais le viol n’est pas congolais ! »

Violette, venue visiter l’exposition, se dit « un peu triste » et émue. « Je pense à l’Est… Ca me fait aussi penser aux expulsions de Brazzaville », confie-t-elle, en référence à l’opération de police au Congo voisin qui s’est soldée par le retour de dizaines de milliers de ressortissants de la RDC, dont certains ont dénoncé de graves violations des droits de l’Homme. Carl, lui, espère. « Je voudrais que ces œuvres soient un message, et que le message soit compris par les hommes armés pour que ces atrocités ne se répètent plus. »